Ressources sur le web sur J. Dewey

 

John Dewey, un géant à redécouvrir, article de Roger-Pol Droit pour Le Point

Emission spéciale John Dewey – Idées – France Culture

Interrogations N°5 : La théorie pragmatiste de l’action collective de Dewey Émile Durkheim, Pragmatisme et sociologie. Cours inédit prononcé à La Sorbonne en 1913-1914

Revue de l’AFFRESS – Dewey, pragmatisme et démocratie

 

Principaux ouvrages de J. Dewey disponibles en français

 

Dewey J., Le public et ses problèmes, Folio essais, 2010

 Dewey J., Une foi commune, Les empêcheurs de pensée en rond, 2011

 Dewey J., La formation des valeurs, Les empêcherus de pensée en rond, 2011

 Dewey J., Démocratie et éducation suivi de Expérience et éducation, Armand Colin, 2011

 Dewey J., Oeuvres philosophiques I-VI, Université de Paul/Léo Sheer, 2003

 Dewey J., Comment nous pensons, Les empêcheurs de penser en rond, 2004

 Dewey J., Logique, la théorie de l’enquête, PUF, 1993 (épuisé)

 

Livres ou articles sur J. Dewey :

 

Festenstein M., Dewey’s political philosophy, Stanford Encyclopedia of Philosophy, 2005 (en ligne)

Hot T., The Political Philosophy of John Dewey, Toward a constructive Renewal, Wesport, Co, Praeger, 1998

Zask J., L’opinion publique et son double, Livre II, John Dewey, philosophe du public, L’Harmattan, 2000

 

4 questions à J. Dewey

John Dewey est un philosophe américain (1859-1952) engagé dans le débat public et représentant du courant théorique appelé le « pragmatisme ».

Pourquoi les sociétés ne sont-elles plus en mesure de résoudre les problèmes qui les affectent ?
Pour Dewey, un problème social ne peut être résolu que si un public s’organise dans ce but. Or Dewey constate que les publics n’arrivent plus à s’organiser pour résoudre les problèmes qui les affectent. Il parle d' »éclipse du public ».

La cause de cette éclipse réside, selon lui, dans l’émergence d’une société globalisée dans laquelle les communautés locales se sont désintégrées. Désormais les individus et les groupes auxquels ils appartiennent ont à subir les conséquences d’actions lointaines et invisibles qui sont à peine perçues. Les interdépendances ont acquis un niveau de complexité telle qu’il semble désormais impossible pour quiconque de les comprendre et de les contrôler.

Les citoyens, ne sachant plus ce qu’ils veulent ni ce qui les affectent, sont tellement désorientés qu’ils ne sont plus en capacité d’utiliser les organes de l’administration et de l’action publique censés les représenter, y compris quand ceux-ci font explicitement appel à lui.

A cette difficulté s’ajoutent les nombreuses sources de distraction qui, dans nos sociétés de consommation, rendent encore plus difficile l’organisation d’un public pour résoudre un problème spécifique.

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« Le Public semble être en perdition ; il est certainement désorienté. Le gouvernement, les fonctionnaires et leurs activités sont clairement présents ; les corps législatifs font des lois avec une désinvolture somptueuse ; les fonctionnaires subordonnés se livrent à une lutte perdue d’avance pour faire appliquer certaines d’entre elles ; les juges à la cour traitent du mieux qu’ils peuvent le monceau toujours plus grand des disputes qu’on leur soumet. Mais où est le public que ces fonctionnaires sont censés représentés ? »Le public et ses problèmes, p.206-207
« Un public informe n’est capable d’organisation que dans les cas où les conséquences indirectes sont perçues et qu’il est possible de prévoir des organismes qui ordonnent leurs occurrences. A présent, de nombreuses conséquences sont ressenties plutôt que perçues ; elles sont endurées, mais on ne peut pas dire qu’elles sont connues, car pour ceux qui en font l’expérience, elles ne sont pas référées à leur origine. Il va donc de soi qu’aucun organisme apte à canaliser le flux de l’action sociale, et ainsi, à le réglementer, n’est établi. Ainsi les publics sont amorphes et inarticulés. » ibid., p. 223
« Les ramifications des questions portées à la connaissance du public sont si grandes et si embrouillées, les problèmes techniques impliqués sont si spécialisés, les détails si nombreux et si changeants que le public ne peut s’identifier lui-même et rester constant longtemps. Ce n’est pas qu’il n’y a pas de public ou un grand ensemble de personnes ayant un intérêt commun pour les conséquences des transactions sociales. Il y a trop de public, un public trop diffus, trop éparpillé et trop embrouillé dans sa composition. Et il y a de trop nombreux publics car les actions conjointes suivies de conséquences indirectes, graves et persistantes, sont innombrables au-delà de toute comparaison ; et chacun d’elle croise les autres et engendre son propre groupe de personnes particulièrement affectées, tandis que presque rien ne fait le lien entre ces différents publics de sorte qu’ils s’intègrent dans un tout.» ibid., p. 229-230
« L’augmentation du nombre et de la variété des divertissements, ainsi que leur faible coût, représente une diversion puissante par rapport aux préoccupations politiques. Les membres d’un public informe disposent de trop de manières de s’amuser, aussi bien que de travailler, pour se préoccuper beaucoup de s’organiser en un public effectif. » ibid., p. 231
Comment faire pour rendre les citoyens capables de résoudre les problèmes hypercomplexes auxquels ils sont confrontés ?
La résolution des problèmes hypercomplexes auxquels nos sociétés sont confrontées exige, selon J. Dewey, le développement socialisé de nouvelles compétences intellectuelles.

Si cette solution n’a pas encore été mise en œuvre ni même entraperçue c’est essentiellement dû au fait que la nature même de l’intelligence et la manière de la faire progresser font l’objet d’idées fausses fortement ancrées dans la société.

En réalité, pour J. Dewey, l’intelligence individuelle est un résultat socialement et culturellement construit par le biais de multiples et continuelles interactions entre l’individu et son milieu. Un milieu intellectuellement porteur ne peut que favoriser le développement des compétences intellectuelles de chacun. L’enjeu consiste donc à favoriser une nouvelle forme d’intelligence collective innervant l’ensemble de la société.

L’outil privilégié de cette intelligence commune devra être celui de l’enquête sociale qui permettra de mettre en évidence les actes ou décisions dont le public subit le plus gravement les conséquences et auxquels il est le plus urgent que les acteurs politiques remédient par une législation adaptée. Ce type d’enquête exige des méthodes et outils d’investigations rigoureux.

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La grande vanité de la classe intellectuelle repose sur l’idée que l’intelligence est une dotation ou une acquisition personnelle, de même que celle de la classe commerciale consiste à dire que la richesse est quelque chose qu’elle a créé et qu’elle possède personnellement. » Le public et ses problèmes, p.314
« La condition principale pour qu’émerge un public démocratiquement organisé est un type de connaissance et de perspicacité qui n’existe pas encore. Il serait absurde d’essayer d’indiquer ce à quoi le public ressemblerait si cette condition était remplie. Mais certaines conditions nécessaires peuvent être indiquées. […] Parmi ces conditions, l’exigence de la liberté de l’enquête sociale et de la diffusion de ses conclusions est évidente. […] il ne peut y avoir un public sans une publicité complète à l’égard de toutes les conséquences qui le concernent. Tout ce qui entrave et restreint la publicité limite et déforme l’opinion publique, et entrave et dénature la pensée sur les questions sociales. » ibid., p. 263-264
A quoi vont servir les enquêtes sociales publiques, selon J. Dewey ?
La mise en place d’enquêtes sociales publiques n’a pas pour fonction de prescrire aux représentants politiques les décisions à prendre, comme si la connaissance ainsi produite excluait toute marge de manœuvre et toute incertitude en ce qui concerne les choix à venir.

Dans la mesure où l’enquête sociale publique est bien incapable de prédire l’avenir, elle n’évacue pas tout débat de la scène publique mais elle permet d’améliorer les méthodes et les conditions du débat lui-même.

Dans un univers d’interactions sociales hypercomplexes, l’absence de méthodes et d’outils d’investigation rigoureux sur lesquels le débat public peut reposer condamne ce dernier à l’inexistence ou à la dispersion.

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« En d’autres termes, le besoin essentiel est l’amélioration des méthodes et des conditions du débat, de la discussion et de la persuasion. Ceci est le problème du public. Nous avons affirmé que cette amélioration dépend essentiellement de la libération et du perfectionnement des processus d’enquête et de la dissémination de leurs conclusions. »
« Au sens strict, la connaissance ne peut se référer qu’à ce qui s’est passé et a été fait. Ce qui est encore à faire implique la prévision d’un futur encore contingent et ne peut donc échapper au risque, impliqué par toute anticipation de probabilités, que le jugement comporte une erreur. Même dans le cas où des projets sont formulés sur la base de mêmes faits, il peut fort bien se trouver une divergence honnête quant aux mesures politiques à prendre. Mais il est impossible d’aboutir à une politique véritablement publique sans connaissance précise, et cette connaissance dépend d’une recherche et d’une consignation des faits qui soit systématiques, complètes et menées grâce à des instruments bien adaptés. » ibid., p. 277
Comment assurer la diffusion et l'appropriation des enquêtes sociales par le plus grand nombre ?
Le développement d’enquêtes sociales contemporaines de leur objet et leur large diffusion ne constituent cependant pas les seules conditions nécessaires à l’amélioration des méthodes et conditions du débat public.

Deux autres conditions sont au moins nécessaires. La première consiste en la mise à la portée du plus grand nombre des résultats des enquêtes par le biais de présentations attractives recourant aux images, aux signes et aux symboles.

En second lieu, la qualité de communication nécessaire à l’émergence d’un public véritable exige que ce dernier puisse débattre des résultats de l’enquête et échanger des idées en face à face au sein de communautés locales restaurées.

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« Un des aspects de ce problème touche particulièrement à la dissémination. Il est souvent dit avec une grande apparence de vérité que la libération et le perfectionnement des enquêtes ne seraient suivis d’aucun effet particulier. Car, pense-t-on la masse du public qui lit n’a aucun intérêt à apprendre et assimiler les résultats d’investigations précises. A moins que ces dernières soient lus, elles ne pourraient affecter sérieusement la pensée et l’action des membres du public. En fait, elles ne sortent pas des recoins de bibliothèques retirées et seuls quelques intellectuels les étudient et peuvent les comprendre. Cette objection n’est valide que si l’on ignore la puissance de l’art. Une présentation technique destinée aux intellectuels ne pourrait s’adresser qu’à ceux qui sont techniquement des intellectuels ; elle ne pourrait convoyer des nouvelles pour la masse. La présentation est d’une importance fondamentale et elle relève d’une question d’art. […] Les artistes ont toujours été les véritables pourvoyeurs des nouvelles, car ce n’est pas l’événement extérieur en lui-même qui est nouveau, mais le fait qu’il est embrassé par l’émotion, la perception et l’appréciation. » ibid., p. 282-283
« Le problème consistant à assurer la diffusion d’une intelligence fructueuse ne peut être résolu que si la vie locale communale se réalise. Les signes, les symboles, le langage, sont les moyens de communication par lesquels commence et se poursuit une expérience fraternellement partagée. Mais les mots ailés de la conversation propre aux échanges immédiats apportent quelque chose de vital que les mots figés et immobilisés du discours écrit n’apportent pas. […] les idées qui ne sont pas communiquées, partagées et revivifiées par l’expression ne sont qu’un soliloque, et un soliloque n’est qu’une pensée cassée et imparfaite. » ibid., p. 322